Février 2021. Colette Correvon s'éteint après dix-huit mois de combat contre un cancer du pancréas. Quarante-sept ans de mariage. Quarante-sept ans à gérer les comptes, à tenir les stands sur les marchés, à emballer les commandes, à répondre au téléphone pendant que Jacques forgeait.
« Colette, c'était ma moitié dans tous les sens du terme », confie-t-il, la voix qui se brise. « Elle savait vendre ce que je savais créer. Sans elle, je suis un forgeron muet. »
Les premiers mois après sa disparition, Jacques ne met plus les pieds dans la forge. La maison est vide. Les journées sont interminables. Son fils Éric, qui vit à Lausanne, s'inquiète. Il propose de venir l'aider, de reprendre l'activité. Jacques refuse.
Un matin d'avril, incapable de dormir, il descend dans l'atelier à 5 heures. Il allume le feu. Pose une barre d'acier sur les braises. Et recommence à frapper.
« Je ne savais pas pourquoi je forgeais », se souvient-il. « Je n'avais pas de commande. Pas de client. Je frappais parce que c'était la seule chose qui me faisait oublier le silence de la maison. »
Pendant quatre ans, Jacques Correvon forge. Chaque matin. Sept jours sur sept. Des couteaux de chef, des santokus, des couteaux d'office. Il les empile sur l'étagère que Colette avait fait installer pour les commandes. Sauf que cette fois, il n'y a pas de commandes. Juste un homme seul qui fait la seule chose qu'il sait faire.
Les lames s'accumulent. Dix. Cinquante. Deux cents. Six cents. Chacune forgée avec le même soin que si un chef réputé l'attendait. Chacune unique, parce que l'acier damas ne se répète jamais.